J'ai perdu ma virginité le 26 août 2006.

Aux alentours de minuit. Du coup, techniquement, c'était probablement le 27 au petit matin. Je me souviens de la date. Pas parce que c'était important, que j'ai remplis des pages entières dans un journal intime, ou parce que j'y avais réfléchi des mois à l'avance ou parlé pendant des semaines avec un petit copain pressant. C'était pas le cas. Et ça s'est passé avec un inconnu. Mais je m'en souviens parce que c'était juste après que j'ai assisté au concert de Radiohead à Rock en Seine. Tellement "juste après" qu'en fait ça a commencé pendant le concert.

J'avais planté ma tente, toute seule comme une grande, au camping du festival, deux jours plus tôt et avais enchainé des concerts plus cools les uns que les autres: The Raconteurs, Beck, Nada Surf, The Rakes, Kasabian, Phoenix, Wolfmother... Le concert des Rakes s'achevait, le soir commencait à tomber doucement et je me souviens qu'il faisait encore très chaud parce que je portais un haut dos nu blanc et pas de veste. Il me faisait une poitrine de malade, genre comme quand on essaie de se rapprocher les seins en serrant les bras de chaque côté ( ne levez pas les yeux, vous savez très bien de quoi je parle!) mais sans cette gestuelle ridicule peu pratique en concert. Le concert vient de finir sur la petit scène et à l'autre bout du parc de Saint-Cloud, Beck entame "Soyyy un perdedooor", l'hymme de mon adolescence, je reprends avec lui "Double-barrel buckshy" en me dirigeant vers lui, la foule est impressionnante, 30 000 personnes, je lirais plus tard dans la presse, je me faufile tranquillement, "I'm a loser baby, so why don't you kill me ?".

Je me faufile, "pardon", "excusez-moi", petit sourire. Je gagne du terrain, j'avance, les rangs sont de plus en plus resserrés, c'est de plus en plus difficile de grignoter des mètres. Bientôt ça devient impossible de glisser une épaule en avant, l'air de rien, mais je suis contente de ma place, dans les 20 premières rangées. Beck termine son set et son incroyable spectacle de marionnettes, j'applaudis à m'exploser les mains. La foule se détends un peu, au propre comme au figuré. Elle est moins dense, et un petit groupe en profite pour grignoter quelques places, eux aussi. Trois mecs, ils se frayent un chemin plus facilement que moi, sautillant et se servant de leur sac à dos comme bouclier,  ils me frolent puis me dépassent. Je vois la faille et m'y engouffre. Quelques mètres plus loin, ils sont stoppés dans leur élan par une masse compacte et moins conciliante à les laisser passer. Je suis compressée avec eux. Collée à eux. Ou plutôt à l'un d'entre eux. "Désolée, ça pousse derrière". Sourire. Le soleil baisse, l'excitation monte. Radiohead bientôt à quelques mètres de moi. Tout bourdonne autour. Ca chahute, donne des coups de coudes, de temps en temps un cri s'échappe de cette forme mouvante, un cri pour encourager le groupe à se montrer, un cri pour évacuer la pression. Ca sautille sur place, un sourire accroché on visage. Ca arrive bientôt. ILS arrivent bientôt. Mon groupe de 3 est toujours à côté, on échange des futilités "putain on est bien placé!", "t'as fais les deux jours toi aussi?" , "t'as aimé Calexico?", "vous venez d'où?", "ça va être énorme!". Je leur pique une gorgée d'eau. Je souris, on souris tous, mais à lui je lui souris peut-être un peu plus. Puis les spots s'éteignent, la scène est plongée dans le noir avant d'être rallumée doucement en laissant apparaître les cinq silhouettes du groupe. Un vrombissement énorme, les pieds qui se décollent du sol, les mains dans les airs pour attrapper les premiers accords de Airbag. Je ne suis pas une grande fan de Radiohead. Bien sûr je connais tous leurs tubes, j'ai déjà écouté un ou deux de leur albums en entier, mais je n'ai aucun de leur album, et je n'ai jamais cherché à les voir en concert avant. Mais pourtant, je plane complêtement, la voix est puissante, la basse profonde, la guitare intense, la batterie ententante. Je me balance, je suis en transe, je me surprends à fermer les yeux, à danser. Aboutissement de deux journées fieuvreuses, peut-être. Surement. La fatigue, l'excitation, l'émerveillement, peut-être. Surement. Je fredonne même certaines chansons. Morning Bell. Il se retourne quelques fois. Sourit toujours. Fake Plastic Tree. Le mouvement perpétuel de l'univers fait qu'on finit par se retrouver côte à côte, épaule contre épaule. Lucky. Je pleure. Sans vraiment savoir pourquoi. Mais sans avoir envie d'essuyer mes larmes. Il me prends par la main. Je fixe la scène, mon coeur va imploser, il fait autant de bruit que la basse de Colin Greenwood. J'ai peur de le regarder. The Bends. Je le regarde dans les yeux. Ses amis ont vu nos mains, ça les fait rire. Je ris aussi. I Might be Wrong. Je lui sourit, je me sens incroyablement bien. Il ne lâche pas ma main. Everything Is In Its Right Place. Il m'embrasse. La lumière s'éteint, ils quittent la scène. Le noir est total. On applauddit, on crit, ils reviennent. There There et Karma Police pour ce que je m'en souviens. Ses yeux sont bruns comme ses cheveux, j'entends ses amis l'appeler Steph'. Stephane? Stéphane. Il me tient toujours la main quand "i lost myself" résonne pour la dernière fois.

Les lumières se rallument, pour de bon cette fois, la foule se disperse, mais personne n'a réellement envie de partir, abasourdi, hébété des petits groupes s'installent sur ce qu'il reste de la pelouse pietinée. On a le souffle coupé et on se contente de se répéter " putain, c'était énorme...". On finit par se diriger vers la buvette, il y a encore un monde fou, on partage deux-trois informations, lieu de résidence, âge, profession. Vos papiers, s'il vous plait. C'est à nous, il prends une bière, moi une simple bouteille d'eau. Je suis déjà ivre de cette soirée, de ce weekend entier. De ce baiser, en particulier. On marche dans le parc qui se vide doucement, il me dit qu'il est au camping aussi, on quitte ses amis rapidemment, il me raccompagne chez moi, comme un gentleman, devant ma tente. Il n'a pas lâché ma main depuis le concert. Je suis collée à lui, sur la pointe des pieds, on s'embrasse à pleine bouche, je suis essouflée, j'ai chaud, j'embrasse son cou, sa peau, j'ai envie de lui, il me presse contre son corps, j'ai les mains sous son tee-shirt, accrochées à son dos, j'ai envie de lui, j'ai la tête qui tourne, j'ai envie qu'il fasse partie de moi, qu'il soit en moi. "Tu veux venir dans ma tente?", je dis. Il hoche la tête. J'ouvre maladroitement la fermeture éclair qui sert de porte, j'ai les mains qui tremblent. Il la referme. Je m'alonge, on ne peut pas tenir debout de toute façon. Il s'allonge à côté de moi et on se remet à s'embrasser à en perdre le souffle. J'ai dans la tête cetre idée que j'ai très envie de lui, comme j'ai jamais eu envie de personne avant ça, et que ça va se passer. Maintenant. Je vais faire l'amour avec lui. C'est ce que je veux. J'approche ma main de sa ceinture, je la defais, lentement, je glisse ma main dans son jean, jusque là je connais, il vient sur moi, son genoux est entre mais jambes et j'aime cette pression, il se dégage, enlève son jean et son caleçon, enlève le mien un peu difficilement, je rigole. Il s'allonge sur moi, je caresse sa nuque, son dos, ses fesses. Il vient en moi, je gémis, un peu plus bruyamment peut-être que ce que j'aurais voulu, une petite douleur, comme une crampe. Il se retire, dit "excuse-moi". Je dis "c'est rien" et on recommence à s'embrasser. Je me demande naïvement pourquoi il s'est excusé, si c'est à cause de moi, si j'ai fait quelque chose, ou si c'est parce qu'il a déjà "fini", je me demande si ça se devine que je suis vierge, je ne veux surtout pas lui dire, je ne le connais pas, je ne veux pas qu'il le sâche, j'ai peur qu'il ait peur. Mais il continue de m'embrasser tendrement, la panique s'envole et j'ai à nouveau très envie de lui. Il revient sur moi doucement, je remonte les genoux comme j'ai vu dans les films, il embrasse mes seins, il vient en moi lentement, et là aucune douleur, aucune crampe, juste une impression de plénitude, le souffle coupé je le serre, pour qu'il vienne en entier. Je le sens et j'adore cette sensation. Il jouit, se couche un instant sur moi, à ce moment j'ai très envie de rire, je me mords les lèvres pour me retenir, j'en pleure presque, c'est nerveux, il m'embrasse, se retire, enlève le préservatif et le jette dans un mouchoir qu'il range dans la poche extérieur de son sac à dos. Je remets vite ma culotte, j'ai peur de saigner. Je ne veux pas qu'il sache. Il me demande si il peut rester dormir, je dis " bien sûr". Et il s'endort. Je passe la nuit à passer ma main entre mes jambes pour vérifier que je ne saigne pas. J'ai le coeur qui cogne à défoncer la toile de la tente, mes oreilles bourdonnent toujours du concert, j'ai du mal à respirer.

Il se réveille au petit matin, m'embrasse, me demande si j'ai bien dormi. Il me dit qu'il doit aller défaire sa tente, récupérer ses affaires et retrouver ses amis. Qu'il revient un peu plus tard. Je l'embrasse une dernière fois et le regarde s'éloigner dans une allée de tentes. Autour de moi, tout le monde s'agite, débraillé, mal coiffé, comme si personne n'avait dormi, des sacs s'empillent dans tous les coins alors que les premières tentes s'effondrent. Je me renferme dans la mienne. Je viens de perdre ma virginité. Je prends mon mini-miroir dans mon sac et je me regarde. Ça va, je ne suis pas trop mal, pas d'énorme bouton bouton au milieu du visage, pas de plaque, le visage avec tout ce qu'il faut là où il faut. Mon inconnu n'a pas fait l'amour avec une inconnue moche croisée à un festival. Je suis plutôt belle. Dernière vérification entre mes cuisses, je ne saigne toujours pas. Ok. Tout va bien. Respire. Je ne suis plus vierge. Je souris. Et en même temps j'ai presque envie de pleurer. Je ferme les yeux, j'ai un flash-back, un mouvement en rein en particulier. Particulièrement efficace. Ça y est, j'ai encore envie de rire. Je m'habille, je fais mon sac, je demande de l'aide à mes voisins pour replier ma tente Quechua. Et je me retrouve prête à partir et il  n'est toujours pas là. Je regarde l'heure. Je ne sais pas à quelle heure il est parti. Ni combien de temps j'ai mis à préparer mes affaires. Je panique. Je n'ai aucune idée d'où est sa tente, juste une direction, sur la gauche au bout de  l'allée, mais le terrain est immense et il y a du monde partout. Je reste un peu moment, sur le terrain qui n'est réservé au cas où il revienne. Il ne revient pas. Je mets mon gros sac sur le dos, ma tente en équilibre sur une épaule et je pars à la recherche de l'homme avec qui j'ai perdu ma virginité. Je sais que c'est une cause perdu mais j'ai besoin de le revoir, pas de tomber dans ses bras, échanger nos coordonnées, et promettre de se retrouver dans un mois. Je sais qu'il habite loin, et je le ne connais pas assez pourqu'il me manque. J'ai juste besoin de le revoir. J'ère, désespérée, dans les allées, puis revient à mon emplacement. Je m'en veus d'être partie si vite, il a dû revenir et je n'étais plus là. Je n'arrive plus à respirer et je me sens triste. Je reste encore un moment, scrutant chaque visage autour de moi, les tentes sont de plus en plus rares. Je décide de partir, j'ai un train à prendre. Puis je n'ai absolument pas envie d'être cette fille malheureuse et stupide qui attend quelqu'un qui ne viendra pas. Je n'ai pas envie de me dire que je suis conne. Pas encore. Pas aujourd'hui. Je prends le métro jusqu'à gare de Lyon, puis un TGV. Je rentre chez moi.

 

J'ai perdu ma virginité avec un inconnu. Un inconnu pour qui j'ai eu un désir immense. Un inconnu avec qui j'ai passé un très très court moment, mais un moment très très spécial. Ça aurait peut-être pu être le début d'une histoire. Si on avait été dans un film. Au lieu de ça, ça a été le début et la fin d'une très petite histoire. Je n'étais ni saoule, ni sous l'influence d'une drogue quelconque, je n'ai pas été trompé par un sale type qui a abusé de moi. Et si c'était effectivement son ambition, il l'a fait avec classe parce que rien n'a été forcé. Et j'ai même pris du plaisir. Alors oui effectivement, ça va paraître sordide pour la plupart des gens, le contexte, la personne, l'absence d'amour. Mais peut-être qu'en fait c'était parfait parce qu'au moment où s'est arrivé j'en avais irrésistiblement envie, et peut-être que ce qu'il s'est passé, embrasser un inconnu pendant que Thom Yorke chante Karma Police, c'est un peu de la magie. Et que cette nuit, finalement, on étant honnête, c'était un peu de l'amour.

Peu importe s'il s'avère que finalement c'était juste un gros connard qui voulait se taper une gamine après avoir picoler toute la journée à un festival, parce que je ne le saurais jamais, je le ne reverrais jamais. Il restera à jamais cet homme au visage flou qui embrassait incroyablement bien. Je n'ai pas choisi de perdre ma virginité avec lui, ce n'était pas mon plan, mais j'en ai eu envie. Alors que je n'avais jamais eu un tel désir pour mon ex-copain. J'ai attendu presque un an avant de refaire l'amour avec quelqu'un. Parce que je n'avais pas de copain à l'époque. Je ne suis pas devenue une salope parce que j'ai fait l'amour dans une tente avec un mec que je connaissais depuis deux heures. Pour moi, perdre sa virginité ce n'était pas un événement en soit ou un but à atteindre, je ne recherchais pas la perfection, bien sûr j'aurais aimé perdre ma virginité avec un homme que j'aurais aimé, en fait j'aurais aimé perdre ma virginité avec l'homme que j'aime en ce moment, parce que je veux que ça dure toute la vie et j'aurais aimé qu'il n'y est que lui, mais ça voudrait dire que je serais restée vierge jusqu'à mes 24 ans et surtout, étant donné que personne ne m'a jamais donné autant de plaisir, je n'aurais aucune idée de la chance que j'ai!

L'important ce n'est pas comment on perd sa virginité, parce que j'ai fait des trucs bien pires, vraiment sordides pour le coup, et j'ai croisé des vrais connards aussi, mais c'est plutôt comment on envisage son entière vie sexuelle, à savoir, pour ma part, respecter son désir et désirer le respect.