Comme je l'ai expliqué ici, à un moment donné de ma vie (oui, oui, à UN seul moment de ma vie. Auto-persuasion.) ca a été la dèche, la loose, le désert.

 

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Il a 18 ans. ( «Il venait d'avoir 18 ans, il était beau comme un enfant...». Réflexe de vieux. Pardon). Je n'en ai que 24 mais ça n'empêche pas que je me sente quand même comme une cougar. A chaque fois que je pense à lui, j'ai envie de commencer mes phrases par «Moi, à son âge, j'avais déjà...». Je suis une vieille, oui mais je suis une vieille qui s'est inscrite sur adopteunmec. Une vieille qui a mis trois jours à remplir son profil, à essayer d'être, à la fois, cool et sexy. Intelligente et décalée. Le genre de meuf qui boit sa bière directement au goulot, qui se masturbe en lisant du John Fante ( même si je le reconnais, ce n'est pas ce qu'il y a de plus pratique) et qui pogote toute seule en concert.

Et il est venu me parler. (Enfin, il m'a envoyé un mail, quoi.)

 

D'abord, j'ai vu qu'il venait de finir le lycée et je me suis dit «No way».

 

Puis, j'ai cliqué sur son album de photo. Une photo, deux photos, trois photos. Et là, j'ai dit «Pourquoi pas»

 

En fait, je me suis dit, «T'approche de la trentaine ( j'ai une légère tendance à la dramatisation), tu vas finir toute seule, fais pas ta chochotte, t'es pas en position de faire la fine bouche. Puis surtout, ça te fera une expérience, ça va te décrasser, un petit rencard ça peut pas te faire de mal!»

 

Je suis retournée sur la deuxième photo, celle où il est penché sur sa guitare, une mèche barrant son visage de poupon.Hum, hum... «Non, ça ne peut vraiment pas me faire de mal», dit-elle en bavant.

 

On se donne rendez-vous dans un bar que je ne connais pas. Il porte un tee-shirt d'Iron Maiden et un slim dans lequel je n'arriverais même pas à glisser un mollet. J'essaie de me souvenir si les mecs étaient aussi maigres à mon époque ( réflexe de vieux n°2) ou si ce sont juste les fringues qui ont subitement rétrécies. En vain. Je suis l'adulte de la situation, alors j'offre la première tournée de bière. Il y a de la bonne musique et il est aussi mignon que sur les photos. A moins que le bon mot soit «ridicule» ( réflexe de vieux n°3). La soirée se passe plutôt bien si on ne tient pas en compte mes remarques condescendantes ( "Ah bon, t'as jamais quitté la région? Moi, à ton âge, j'avais dormi dans tous les lits d'Europe!"). Mais bon, il ne m'a pas encore demandé de fermer ma grande gueule de vieille conne et, s'il y a un silence, c'est parce qu'on écoute attentivement le solo de guitare d'un super morceau. On enchaîne les tournées et il est tard quand il propose de me raccompagner en voiture chez moi. La classe, il a le permis. Je l'ai raté trois fois. Respect, rien à dire.

Arrivés en bas de chez moi, il ne m'embrasse pas. Il ne demande pas à monter prendre un dernier verre. Non. En fait, il est carrément garé en double file. Ok. Bon. Ben. Merci. C'était sympa. On s'appelle. Ou pas. Peut-être. Oui. Non. Je sais pas. Merci. Tchao.

La vérité, c'est que dès qu'un mec ne tente rien de tordu, de louche ou d'un peu machiavélique, je panique. Manque d'habitude. Aucune approche tactile, aucun «t'as d'beaux yeux, tu sais», pas même un «Je recherche rien de sérieux mais on pourrait passer un moment agréable ensemble». Dans ce cas-là, dans mon esprit de fille par sure d'elle, il n'y a que deux solutions. Soit il est gay. Soit je suis moche. Très moche même. Pourvus qu'il soit gay.

Deux jours plus tard, deux jours à pleurer sur le fait que je suis moche et qu'en plus je tombe toujours sur des gays, il m'envoie un message, il veut qu'on se revoit. Finalement, je ne suis pas moche. Il veut qu'on se revoit. Je suis même super bonnasse. Cette fois, je propose un bar dans mon quartier. Sauf que des bars, dans mon quartier, il n'y en a pas. Et c'est avec lui que je m'en rends compte, et même si je lui explique que je viens d'emménager, je me sens un peu conne. On rentre chez moi et ça ressemble un peu à un traquenard. J'ai eu le temps de me renseigner sur lui et ses potes en slim léopard, j'ai écoute son groupe sur Myspace. On parle musique dans mon une pièce, je lui sert une vodka. Je m'assois sur le canapé à côté de lui, j'ai mis une mini-jupe pour l'occasion. Je lui fait remarquer que c'est un clic-clac, qu'en deux secondes il est ouvert et qu'on peut y faire crack-crack (Expression de vieux n°4). Je sens que je ne suis pas loin d'être ridicule alors je fais semblant d'être saoule (oui, bon, je le suis peut-être un peu). J'ai envie qu'il tente quelque chose mais il ne bouge pas. Je me rapproche l'air de rien, je touche son genoux par accident. Il ne dit rien et triture son verre. J'essaie de relancer la conversation sur le cinéma. Tous les mecs aiment les films d'horreur, non? Sam Raimi, Argento, Peter Jackson? Non? Non. Pas vraiment. Il ne rattrape aucune des perches que je lui tends. Je rame, je chavire, je bois la tasse. Je me resers un verre. Même pas les zombies? Je parle toute seule. «T'as vu "28 jours plus tard", excellent film». Non. Il connait pas. J'attrape le dvd sur l'étagère. Je suis la méchante vieille qui traumatise un pauvre gamin. L'institutrice qui s'acharne alors que, visiblement, il n'a pas appris sa récitation. «Je te le prête, tu verras c'est cool». Je lui offre des bonbons à la sortie de l'école. Et, ça se trouve, sous mon imperméable, je ne porte rien.

D'un coup, il est tard et il faut qu'il rentre. Il se lève et remets sa veste. Je saute du canapé. «Mais attends, il est encore tôt!». Il s'emmêle avec son écharpe. Je tente une dernière approche subtile, je défais mon chignon et laisse tomber nonchalamment mes cheveux sur mes épaules, en secouant la tête de façon très digne.«Tu veux pas rester un peu?» Je fais la moue. J'ai l'impression de le violer rien qu'en posant ma main sur son bras. «Non, je me lève tôt demain.» Je suis entre lui et la poste d'entrée. En mode prends-moi là, maintenant. « Mais, c'est dimanche demain...» Je négocie. Il a peur. "C'est que euh...", il fouille dans ses poches, à la recherche de ses clés de voiture, la voix tremblante, la perle de sueur sur la tempe,"j'ai un truc avec ma grand-mère ".

Putain, l'excuse de la grand-mère. Il a pas le droit. C'est mon truc à moi. Je l'ai utilisé une dizaine de fois. La dernière fois, j'ai posé un lapin à un mec à la plage. Un mec que je n'avais absolument pas envie de voir. Encore moins en maillot de bain. Donc, j'ai enterré ma grand-mère. Pour la quatrième fois. Avant ça, c'était une greffe de la hanche. Puis une autre greffe, parce que la première avait mal pris. Et elle a aussi fêté son anniversaire cinq fois durant la même année. C'est MON excuse. Mon "Désolée, je peux pas mais j'aurais adoré. A-DO-RE! Si, si, j'te jure."

D'un coup, le couperet rouillé du sordide, du grotesque et de la honte vient scier ma tête chevelue et trop maquillée. J'ouvre la porte et le regarde partir.

Game Over.

 

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Le lendemain, après avoir décuvée, je lui envoie un message en pénitence:

« Je crois que c'est mieux si tu gardes le dvd. Je l'ai en double de toute façon».

 

Faut toujours que je me fasse avoir par les mecs. Fait chier, c'était mon dvd préféré.