«Si je pouvais t'offrir le bleu secret du ciel

Brodé de lumière d'or et de reflets d'argents

Le mystérieux secret, le secret éternel

De la nuit et du jour, de la vie et du temps

 

Avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds

Mais tu sais je suis pauvre et je n'ai que mes rêves

Alors c'est de mes rêves qu'il faut te contenter

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves»

 

En relisant ce (magnifique) poème de Yeats, je me suis souvenue d'une conversation que j'avais eu avec ma mère, il y a déjà quelques mois.

Quand je lui ai annoncé que j'allais emménagé avec l'homme que j'aime, elle m'a posé cette question, à laquelle j'ai répondu, en levant les yeux en ciel (je profite toujours du fait qu'elle ne peut pas me voir au téléphone) par un bien connu «Mais ouiii...» ( je continue de répondre à ma mère comme si elle me demandait constamment de ranger ma chambre). La question (ou plutôt la réflexion négative de mère un peu possessive qui n'apprécie pas le nouveau chéri) était « J'espère que tu ne vas pas abandonner ton rêve, et que tu vas continuer de tout faire pour arriver à ton objectif!».

Dans ce cas-là, l'objectif, le rêve, c'est d'être traductrice-interprète, diplômée d'une grande école, et surtout d'aller travailler à l'étranger pour une organisation internationale. Mais ça pourrait tout aussi bien être «je rêve de vivre dans une maison faite en guimauve et en chocolat», «je rêve d'avoir une collection de Louboutin» ou encore «d'adopter une famille de koalas».

 

Ca m'a un peu choquée qu'elle me dise ça, comme si d'une, à priori, bonne nouvelle, elle arrivait à ressortir du négatif. Je me suis demandée si elle n'essayait pas un peu de me faire peur. En raccrochant, j'étais remontée, en mode girl power, j'ai regardé mon chéri et j'avais envie de lui crier dessus, de lui dire «Mais de quel droit tu veux me voler mes rêves, enfoiré!» (oui, j'appelle mon chéri "enfoiré" mais c'est parce que je l'aime). Sauf qu'il ne m'avait rien dit. Et que surtout, c'est mon chéri, il m'aime, je ne pense pas que ça soit dans ses plans machiavéliques de détruire tous mes rêves et espoir. Et, toujours à priori, il ne se couche pas le soir en se demandant ce qu'il pourra trouver de nouveau pour ruiner encore plus ma vie. Donc, le problème ne vient pas de l'autre, du conjoint.

 

Le problème (si tenté que ça en soit réellement un), c'est moi. Ou plutôt, c'est la nature de mon «rêve». Parce que concrètement, si aujourd'hui, on me propose un job à Bruxelles, je ne suis pas sûre de l'accepter. J'aime ma vie, j'aime mon appartement. Et j'aime mon chéri. Est-ce qu'il me suivrait? J'aime à penser que oui. Est-ce que j'aurais envie de lui demander de me suivre? Je ne sais pas.

La vraie question est: est-ce que c'est vraiment et toujours mon rêve? Au tout début de mes études, je m'imaginais indépendante, vivant seule et libre dans une grande capitale européenne, avec un bon salaire ( forcément), un beau loft, pas d'attache, le pied. Aujourd'hui, je n'ai pas envie d'être sans attache, de sortir tous les soirs, de rencontrer plein de gens de nationalités différentes. Quand j'étais encore plus jeune, je voulais (comme tout le monde, je crois) partir avec un sac à dos et faire le tour du monde.

Les voyages forment la jeunesse (Montaigne).

Aujourd'hui, ça ne me fait pas rêver.

Le voyage n'est nécessaire qu'aux imaginations courtes (Colette).

Je n'ai plus besoin d'aller à l'autre bout du monde pour trouver quelque chose, parce que je l'ai trouvé ici. Ca m'a pris du temps mais je me connais, je sais ce que j'aime. Et j'aime connaître les serveurs du petit resto en bas de chez nous, j'aime connaître les petites ruelles de ma ville, j'aime connaître mes voisins.


Alors, c'est peut-être anti-féministe, c'est peut-être naïf, c'est peut-être mes hormones de femme amoureuse qui me jouent un sâle tour et je le regretterais en me réveillant de cette illusion, c'est peut-être un conditionnement de la société et je fais finir par préparer la popote tous les soirs à Monsieur avec un joli tablier ( remarque ça, je le fais déjà, il me manque juste le tablier!). Et ces rêves à lui? Est-ce qu'il lacherait tout, moi y compris, pour les atteindre? Est-ce que je me sacrifierais pour lui? Probablement. Sauf que quand il me parle de rêves, c'est plus des voeux irréalistes que des plans pour le futur: gagner au loto sans jamais y jouer, devenir riche, ne plus avoir besoin de travailler et peut-être avoir une plus belle voiture...

couple

 

Est-ce que j'ai passé des années à étudier dur pour finalement laisser tomber?

Ou est-ce que j'ai étudié dur pour me projeter dans un futur et sortir de ma petite vie?

Je ne l'aurais pas rencontré, j'aurais peut-être passé plusieurs semestres à l'étranger. Pas pour les études, pour le changement de décors, pour aller voir ailleurs. Ce "rêve", cette ambition professionnelle, c'était un prétexte à une vie différente. Maintenant, j'y suis, dans une vie différente de ma vie d'étudiante, et elle n'est pas celle que j'avais imaginé. Elle est mieux.

 

Aimer ce n'est pas renoncer à ces rêves, par dépit, par compromis, par peur. Aimer, c'est peut-être juste ne plus avoir besoin d'échappatoire, de fuite en avant, plus besoin de rêver à quelque chose d'autre.

 

« Marche doucement, car tu marches sur mes rêves»

 

Marche doucement, ne piétine rien et essuis-toi les pieds, je te fais confiance, bordel!